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Trafic de drogue au Niger : la guerre que les autorités mènent, chiffres à l’appui…

Trafic de drogue au Niger : la guerre que les autorités mènent, chiffres à l’appui…

L’article publié par Perspectives Africaines sous le titre « Trafic de drogue au Niger : la guerre que la junte ne mène pas vraiment » repose sur une intuition séduisante : celle d’un État qui fermerait les yeux sur les grands réseaux, par choix politique ou par impuissance calculée. Le problème, c’est que cette lecture ne résiste pas à l’épreuve des chiffres officiels, des bilans opérationnels et des procédures judiciaires publiques. Quand on suit les nombres, jour après jour, année après année, on découvre une tout autre réalité : celle d’une lutte concrète, imparfaite, mais bel et bien menée.

Le Niger n’a jamais été un paradis épargné par le narcotrafic. Depuis plus de vingt ans, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) le décrit comme un carreau obligé sur les routes qui relient les ports du golfe de Guinée au Sahel et à l’Afrique du Nord. Cette géographie est un destin : aucun gouvernement, avant juillet 2023 comme après, n’a pu faire disparaître magiquement les flux. Mais si la position du pays expose, elle n’absout pas. Et c’est précisément sur le terrain de l’action que les faits contredisent la thèse d’une guerre « pas vraiment menée ». Il faut aussi rappeler que les plus hautes autorités, par son Excellence le Général d’Armée Abdourahamane Tiani, ont donné des directives claires à son ministre d’État, le Général de Division Mohamed Toumba, pour lutter contre ce phénomène mondial. Ces instructions ont traduit une priorité politique affichée, qui se lit dans l’intensification des opérations et la régularité des bilans publiés.

Entre 2015 et le 3 janvier 2022, le gouvernement a présenté un bilan chiffré des saisies effectuées par l’Office Central de Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants (OCRTIS). Les nombres parlent d’eux-mêmes : plus de 32 tonnes d’herbe de cannabis, plus de 21 tonnes de résine de cannabis, plus de 16 millions de comprimés de diazépam, plus de 50 millions de comprimés de tramadol, 228 kilos de cocaïne, sans compter les amphétamines, le crack et l’héroïne. La valeur marchande totale de ces saisies a été estimée à plus de 93 milliards de FCFA. Derrière ces tonnes et ces millions de comprimés, il y a des filières coupées, des cargaisons interceptées, des profits criminels anéantis. Ce n’est pas de la communication : c’est du butin de guerre arraché à des réseaux qui ne lâchent rien.

Derrière les saisies, il y a des visages et des parcours. Sur la même période, 15 709 hommes et 337 femmes ont été interpellés pour trafic de drogue. Les trois quarts d’entre eux ont entre 18 et 39 ans. Ces chiffres ne dessinent pas une répression de façade qui épargnerait les rouages essentiels des réseaux. Ils montrent au contraire une pression policière qui frappe là où le trafic se recrute, s’organise et se distribue : dans la jeunesse urbaine et périurbaine, dans les zones de transit, dans les maillons logistiques qui font tenir la chaîne.

Ces interpellations ne restent pas dans les limbes de la rumeur. Entre 2015 et 2022, 34 dossiers de trafic de stupéfiants ont été transmis à la justice. Dix ont déjà été jugés, avec des condamnations et des incarcérations effectives. Vingt-quatre autres étaient en instruction à cette date. On peut discuter du rythme de la machine judiciaire, de la lenteur des procédures, de la difficulté à prouver les liens avec les commanditaires. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de suite pénale. Quand un maire est arrêté avec 214 kilos de cocaïne dans son véhicule administratif, le 2 janvier 2022, et que le dossier atterrit au parquet quatre jours plus tard, on est loin du théâtre d’ombres où les grands protégés circuleraient impunément.

L’année 2023 confirme cette dynamique. Selon l’OCRTIS, 5 966 individus ont été interpellés dans le cadre de la lutte contre la drogue, dont 5 543 Nigériens et 159 femmes. Parmi eux, 3 960 jeunes. En 2021 déjà, plus de 22 tonnes de drogues et près de 5 millions de comprimés avaient été saisis, avec 3 239 suspects interpellés. Ces nombres ne sont pas des pixels dans un rapport annuel. Ils traduisent des mois de renseignement, de filatures, de plans d’interception, de descentes dans des dépôts, des marchés, des axes routiers. Chaque chiffre est une opération qui a mobilisé des hommes, des véhicules, des heures de surveillance, des risques pris sur le terrain.

En 2025, le ministre de la Sécurité publique a livré un nouveau cap : 9 289 individus interpellés pour trafic de drogue, dont 8 000 Nigériens et 1 200 étrangers. Les saisies ont porté sur du cannabis, de la cocaïne, du tramadol, du diazépam et plus de 4 millions de comprimés divers. Entre 2023 et 2025, le nombre d’interpellations a augmenté d’environ 55%. Cette progression est difficilement compatible avec l’idée d’une lutte qui s’essouffle ou qui serait reléguée au second plan. Elle indique plutôt une montée en puissance des capacités opérationnelles, une volonté de frapper plus haut, plus large, plus souvent.

Il faut aussi regarder la nature des produits saisis. Le Niger n’est plus seulement un couloir de transit. Les autorités le disent elles-mêmes : le pays devient un marché de consommation. En 2024, le ministre de la Justice confiait que « jadis pays de transit, le Niger est en train de devenir un pays de forte consommation ». Les enquêtes de terrain, comme celles menées par la LASDEL en 2025, confirment cette dérive : la drogue circule dans les fadas, les écoles, les ateliers, les garages, les quartiers populaires. Face à cette réalité, l’action de l’OCRTIS ne se limite plus aux grandes cargaisons de cocaïne ou de cannabis. Elle cible aussi les réseaux de distribution interne, les points de vente informels, les circuits d’approvisionnement en psychotropes détournés. Chaque saisie de tramadol ou de diazépam est une tentative de couper l’oxygène à un marché local en pleine expansion.

Certains objecteront que ces chiffres, impressionnants en apparence, ne prouvent pas que les « gros poissons » sont touchés. C’est un argument sérieux, mais il appelle une réponse nuancée. D’abord, les « gros poissons » ne se laissent pas photographier facilement. Leurs noms circulent dans des enquêtes journalistiques, des rapports d’ONG, des conversations de couloir. Mais dans l’état actuel des procédures publiques, peu de condamnations définitives les ont officiellement désignés comme protecteurs ou commanditaires. Tant que la justice n’a pas tranché, il est plus honnête de parler de soupçons que de certitudes. Ensuite, frapper les réseaux, ce n’est pas seulement arrêter un parrain. C’est aussi saisir leurs cargaisons, démanteler leurs logistiques, interpeller leurs intermédiaires, geler leurs flux financiers. Sur ce plan, les bilans de l’OCRTIS montrent une action qui grignote, année après année, la marge de manœuvre des organisations criminelles.

Il serait naïf de prétendre que le trafic est en voie de disparition. Aucun pays situé sur les grandes routes internationales de la drogue, du Mexique à la Colombie, du Maroc au Sénégal, n’a atteint un tel miracle. Les organisations criminelles disposent de ressources colossales, modifient leurs itinéraires, corrompent, menacent, s’adaptent. Les frontières du Niger s’étendent sur des milliers de kilomètres, dans des zones où l’État est présent, mais pas omniprésent. Dans ce contexte, l’efficacité ne se mesure pas à l’absence totale de trafic, objectif inaccessible, mais à la capacité à détecter les cargaisons, démanteler les réseaux, interpeller les trafiquants, saisir les produits illicites et renforcer la coopération internationale.

Sous cet angle, les résultats enregistrés par l’OCRTIS au cours des dernières années témoignent d’une montée en puissance de ses capacités opérationnelles. Les importantes quantités de cannabis, de cocaïne, de drogues synthétiques et de produits pharmaceutiques détournés saisies sur le territoire nigérien montrent que les services spécialisés demeurent pleinement engagés dans cette lutte. Les chiffres ne sont pas parfaits, mais ils sont là, publics, vérifiables. Ils racontent une histoire différente de celle d’une guerre abandonnée : celle d’un combat permanent, complexe, évolutif, où chaque saisie, chaque interpellation, chaque dossier transmis à la justice est une victoire partielle dans un conflit qui n’en finit pas.

Une analyse équilibrée devrait donc reconnaître deux réalités simultanées : d’une part, le Niger reste exposé aux grands réseaux internationaux du narcotrafic en raison de sa position géographique ; d’autre part, les autorités nigériennes, à travers l’OCRTIS et la Police nationale, conduisent des opérations importantes qui ont porté plusieurs coups sévères à ces organisations criminelles. La lutte contre le narcotrafic est un combat permanent, complexe et évolutif. Elle mérite d’être évaluée à partir des résultats opérationnels, des procédures judiciaires et des données vérifiables, plutôt qu’à partir de conclusions qui sont fausses et non vérifiables.

Par Ousmane Jazy