Tamtaminfo

Les délestages au Niger : une réalité qui mérite d’être analysée dans toute sa complexité

Les délestages au Niger : une réalité qui mérite d’être analysée dans toute sa complexité

L’analyse de M. Kado soulève une question importante : celle de la gestion des entreprises publiques. Le sujet mérite d’être discuté, car toute entreprise publique doit être gérée avec rigueur, transparence et efficacité. Toutefois, attribuer les difficultés actuelles de l’électricité et de l’eau aux seules ingérences politiques ne permet pas d’expliquer l’ensemble de la situation. Les faits observés ces dernières années montrent que les causes sont plus nombreuses et qu’elles se sont accumulées au fil du temps.

Dire que les délestages sont essentiellement la conséquence des ingérences administratives et politiques ne correspond pas totalement à la réalité vécue depuis 2023. Le principal tournant est intervenu après les sanctions décidées par la CEDEAO le 30 juillet 2023, à la suite des événements du 26 juillet 2023. Dans ce contexte, le Nigeria a suspendu son approvisionnement en électricité vers le Niger dès le 1er août 2023. Or, selon les données de la NIGELEC, près de 70 % de l’électricité consommée au Niger provenait des importations en provenance du Nigeria en 2022. Cette dépendance était connue depuis plusieurs années. Une fois cette source interrompue, la NIGELEC a dû s’appuyer principalement sur ses centrales thermiques, dont les capacités restent limitées et dont le coût d’exploitation est beaucoup plus élevé. Les délestages trouvent donc d’abord leur origine dans un déficit de production et d’approvisionnement énergétique devenu brutalement plus important à partir d’août 2023.

Il est vrai que l’État accuse des arriérés de paiement envers plusieurs entreprises publiques. Cette situation pèse sur leur trésorerie et ne peut être ignorée. Toutefois, expliquer les difficultés de la NIGELEC, de la SONIDEP ou de la NDE uniquement par ces créances ne reflète pas toute la réalité. Ces entreprises doivent également faire face à la hausse du coût des hydrocarbures observée depuis 2022, au vieillissement des installations, aux pertes techniques sur les réseaux, à l’augmentation continue de la demande d’électricité et d’eau, ainsi qu’à des investissements particulièrement lourds qui nécessitent plusieurs années avant de produire leurs effets.

La situation de la SONIDEP mérite également d’être replacée dans son contexte. Le fait que le Niger importe une partie de ses produits pétroliers ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une mauvaise gestion. Dans plusieurs pays producteurs de pétrole, les importations de certains carburants restent nécessaires pour répondre aux besoins du marché, couvrir les périodes de maintenance des raffineries ou compléter une production nationale insuffisante. Cette pratique est courante dans l’industrie pétrolière et ne traduit pas automatiquement une défaillance de gestion.

S’agissant de l’eau potable, il existe un lien direct avec la fourniture de l’électricité. Les stations de pompage, les usines de traitement et les réservoirs fonctionnent grâce à l’alimentation électrique. Lorsque les délestages durent plusieurs heures, les installations ne peuvent plus assurer un remplissage normal des châteaux d’eau, la pression diminue progressivement dans les réseaux et les coupures d’eau deviennent inévitables. Dans bien des localités, les perturbations de la distribution d’eau sont donc la conséquence directe des coupures d’électricité, davantage qu’un problème propre à la NDE.

L’évocation des anciennes sociétés d’État des années 1970 et 1980 appelle également quelques précisions. Les programmes d’ajustement structurel engagés à partir de la fin des années 1980 et durant les années 1990 ont effectivement conduit à la restructuration ou à la privatisation de nombreuses entreprises publiques sous l’impulsion des partenaires financiers internationaux. Cependant, plusieurs de ces sociétés enregistraient déjà des déficits importants, souffraient d’une faible productivité, d’équipements devenus obsolètes et d’une compétitivité limitée. Leur disparition ne peut donc être attribuée à une seule cause.

La proposition consistant à supprimer la SPEN au profit de la NDE relève davantage d’un choix de gouvernance que d’une nécessité démontrée. Dans de nombreux pays, la distinction entre la société chargée du patrimoine des infrastructures et celle chargée de leur exploitation constitue un modèle d’organisation largement utilisé. L’enjeu réside surtout dans la qualité de la coordination entre ces deux structures, dans la planification des investissements et dans leur capacité à répondre efficacement aux besoins des populations.

Depuis la crise énergétique de 2023, les autorités nigériennes ont engagé plusieurs actions destinées à réduire la dépendance extérieure du pays. Parmi celles-ci figurent le renforcement des capacités nationales de production, le développement de nouvelles centrales, l’extension des réseaux de distribution et la nationalisation de la NIGELEC décidée en juin 2025. Ces mesures traduisent une volonté de renforcer la souveraineté énergétique du Niger. Elles ne peuvent cependant produire des résultats immédiats, car les infrastructures énergétiques exigent des investissements importants et des délais de réalisation souvent de plusieurs années.

Les difficultés que connaît aujourd’hui le Niger dans les secteurs de l’électricité et de l’eau s’expliquent donc par la combinaison de plusieurs facteurs : la forte dépendance historique aux importations d’électricité, interrompues en grande partie à partir d’août 2023, l’insuffisance des capacités nationales de production, la croissance régulière de la demande, les contraintes financières des entreprises publiques, le coût élevé des combustibles et les investissements encore en cours. La gouvernance des entreprises publiques fait naturellement partie des questions à améliorer, mais elle ne saurait, à elle seule, expliquer les délestages observés aujourd’hui.

Par Ousmane Jazy