Depuis la rupture progressive entre plusieurs États sahéliens et la France, une nouvelle phase s’est ouverte. Elle ne passe ni par des déclarations de guerre ni par des affrontements directs. Elle s’inscrit dans une logique plus diffuse, que Nathalie Yamb a décrite comme une « guerre de basse intensité ». Une lecture qui trouve aujourd’hui un écho particulier dans l’évolution des rapports entre Paris et les pays de l’Alliance des États du Sahel.
Le Mali a acté le départ des forces françaises en 2022, après près d’une décennie d’opérations militaires, notamment l’opération Opération Barkhane lancée en 2014 (Ministère des Armées français, 2022). Le Burkina Faso a suivi en 2023 avec la dénonciation de l’accord encadrant la présence des forces françaises (Reuters, janvier 2023). Le Niger, à son tour, a exigé le retrait des troupes françaises après les événements du 26 juillet 2023, mettant fin aux accords militaires (Communiqués du CNSP, août 2023).
Au-delà du volet sécuritaire, cette dynamique s’accompagne d’une remise en cause d’accords de coopération hérités des années 1960, couvrant des domaines sensibles comme la défense et les ressources stratégiques (Vie Publique, coopération France-Afrique). Leur dénonciation traduit une volonté affirmée de redéfinir les bases de la souveraineté.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’hypothèse d’une guerre de basse intensité. Elle ne prend pas la forme d’un affrontement frontal, mais d’une pression continue. Elle se lit dans les tensions diplomatiques, les récits médiatiques et les secousses sécuritaires qui accompagnent chaque repositionnement stratégique des pays de l’AES.
Les événements récents au Mali donnent un relief particulier à cette lecture. Le 25 avril 2026, une série d’attaques coordonnées d’une ampleur inédite depuis 2012 a frappé simultanément Bamako, Kati, Gao, Mopti, Sévaré et Kidal (Reuters, 25 avril 2026 ; France 24, 26 avril 2026). Ces offensives ont impliqué des groupes affiliés au JNIM ainsi que des éléments séparatistes, dans une coordination rarement observée à cette échelle.
L’attaque de Kati, centre névralgique du dispositif militaire malien, a marqué un tournant. Des sources concordantes évoquent un attentat kamikaze et des combats rapprochés à proximité des installations stratégiques (RFI, 26 avril 2026). À Bamako, des tirs et explosions ont été signalés jusque dans des zones sensibles, traduisant une capacité de projection des groupes armés au cœur du pouvoir.
Les analyses relayées par Le Figaro, Jeune Afrique et Africa Intelligence convergent sur un point : ces attaques traduisent une montée en sophistication. Usage de drones, infiltration en tenue militaire, attaques simultanées sur plusieurs axes, mobilisation de plusieurs centaines de combattants. Certaines estimations évoquent des effectifs dépassant le millier d’assaillants dans cette offensive coordonnée (Le Figaro, 27 avril 2026 ; Jeune Afrique, avril 2026).
Les bilans avancés par différentes sources font état de pertes importantes dans les rangs des groupes armés, avec plusieurs centaines d’éléments neutralisés selon les autorités maliennes (Reuters, 26 avril 2026). Dans le même temps, certaines localités du nord ont connu des replis tactiques ou des situations de contrôle instable, notamment dans la région de Kidal.
Dans les jours qui ont suivi, une stratégie de pression progressive s’est dessinée. Fin avril 2026, des informations relayées par la presse internationale évoquent une tentative de blocus partiel de Bamako par des groupes armés, visant à contrôler les axes logistiques et à peser sur l’activité économique de la capitale (Le Monde, 30 avril 2026). Ce mode opératoire s’inscrit dans une logique d’usure.
Ce schéma n’est pas inédit. Dès 1979, après la Révolution sandiniste au Nicaragua, une stratégie indirecte mêlant soutien à des groupes armés, pressions économiques et guerre informationnelle a été mise en œuvre sur la durée (archives du Congrès américain, dossiers sur les Contras). Cette séquence historique éclaire les logiques actuelles.
Au Sahel, la bataille ne se limite pas au terrain militaire. Elle se joue aussi dans l’information. Le rapport de Human Rights Watch publié le 2 avril 2026 sur le Burkina Faso a suscité des lectures divergentes, révélant l’importance des récits dans la perception des crises (Human Rights Watch, 2026).
Sur le plan sécuritaire, la multiplication des attaques simultanées, l’extension géographique des groupes armés et leur capacité à frapper des cibles symboliques traduisent une pression constante. Cette pression vise autant la stabilité politique que la résilience psychologique des États.
La création de l’Alliance des États du Sahel en 2023 constitue une réponse structurante. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont engagé une coordination renforcée pour faire face à ces défis (Charte du Liptako-Gourma, septembre 2023). Cette dynamique modifie progressivement le rapport de force.
Dans cette configuration, la guerre de basse intensité apparaît comme une phase transitoire. Elle accompagne une recomposition des équilibres, mais elle se heurte aussi à une montée en puissance des capacités nationales et régionales.
Les développements récents montrent une intensification des attaques, mais aussi une capacité de riposte accrue. Les opérations militaires se renforcent, les coordinations régionales s’affinent, et les marges de manœuvre des groupes armés se réduisent progressivement.
Ce moment dépasse une simple crise sécuritaire. Il s’inscrit dans une reconfiguration plus large où se redéfinissent les souverainetés, les alliances et les formes de conflictualité au Sahel.
Par Ousmane Jazy


