La proposition de résolution discutée au Parlement européen sur la situation politique au Niger révèle un décalage profond entre certaines analyses européennes et la réalité géopolitique du Sahel. Ce texte, qui survient plus de deux ans après les événements du 26 juillet 2023, ignore la nouvelle donne : l’émergence d’une puissance militaire régionale qui rend toute ingérence extérieure non seulement risquée, mais vouée à l’échec.
L’irréversibilité d’une rupture
Le 26 juillet 2023, les forces de défense et de sécurité nigériennes annonçaient la prise de pouvoir par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (communiqué du CNSP, Niamey, 26 juillet 2023). Cet événement a provoqué une onde de choc diplomatique, mais il s’inscrivait dans une décennie de crise sécuritaire. Selon le Global Terrorism Index 2024, le Sahel concentre désormais plus de 48 % des décès liés au terrorisme dans le monde. Les régions frontalières du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont été particulièrement éprouvées par les attaques du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et de l’État islamique au Grand Sahara (ACLED, rapports 2017-2024).
C’est dans ce creuset de l’insécurité que les États sahéliens ont opéré un virage stratégique radical, culminant avec la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), officialisée par la Charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023. Son article 6 est sans ambiguïté : toute atteinte à la souveraineté de l’un des États membres sera considérée comme une agression contre l’ensemble de l’Alliance.
Lors du sommet des chefs d’État de l’AES tenu à Niamey les 7 et 8 mars 2026, le général Abdourahamane Tiani a déclaré sans détour : « Nos peuples ont irrévocablement tourné le dos à la CEDEAO. » Il a appelé à faire de l’AES « une communauté loin de l’emprise des étrangers ». Le choix du terme « irrévocablement » n’est pas anodin : il signifie que les ponts sont coupés, que les dynamiques enclenchées ne connaîtront pas de retour en arrière.
Une montée en puissance documentée
Loin des armées sous-équipées d’il y a dix ans, les forces de l’AES sont aujourd’hui parmi les mieux préparées du continent. Grâce à des partenariats stratégiques assumés avec la Russie, la Turquie, l’Iran et la République populaire démocratique de Corée, elles se sont dotées des dernières technologies militaires. Les équipements et armements sont désormais approvisionnés auprès de ces partenaires, dans le cadre d’une coopération militaire diversifiée qui évite toute dépendance excessive envers un seul pays.
Cette diversification constitue une rupture méthodologique majeure avec l’époque du G5 Sahel, dont la force conjointe était chroniquement sous-financée et dépendante des partenaires extérieurs, notamment de l’opération Barkhane française. Les États de l’AES ont tiré les leçons de cet échec et mis en place des mécanismes de financement autonomes : Fonds de soutien patriotique au Burkina Faso, Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie au Niger, et Fonds de soutien aux infrastructures au Mali. Depuis mars 2025, une taxe de 0,5 % sur les importations alimente les institutions confédérales, dont la Force unifiée.
Sur le plan opérationnel, la Force unifiée de l’AES, forte de 5 000 à 6 000 hommes et basée à Niamey depuis son lancement en décembre 2025, représente la troisième tentative d’instaurer un mécanisme sécuritaire joint dans le Sahel central. Mais contrairement aux précédentes, elle bénéficie d’un alignement politique sans faille entre les trois capitales et d’une coordination étroite. Surtout, son architecture est radicalement différente : là où les bataillons du G5 Sahel étaient cantonnés à des secteurs géographiques avec un droit de poursuite limité, les unités de la Force unifiée sont conçues pour opérer sur l’ensemble du territoire des trois États, avec un commandement disposant d’une autorité opérationnelle totale, sans validation préalable des états-majors nationaux.
Les armées de l’AES disposent désormais d’une flotte conséquente de drones de combat et de reconnaissance. La base de drones de Niamey, que les États-Unis ont dû évacuer en 2024 après l’expulsion de leurs troupes par les autorités nigériennes, abrite aujourd’hui des appareils de nouvelle génération fournis par la Turquie et la Russie. Les systèmes de défense antiaérienne, notamment les Pantsir russes, rendent l’espace aérien de la confédération imperméable à toute velléité d’intervention extérieure. Parallèlement, l’acquisition d’artillerie de pointe à longue portée offre à l’AES une capacité de dissuasion et de frappe en profondeur.
Le scénario d’une intervention : pourquoi l’échec est garanti
Alors que des bruits de couloir diplomatiques évoquent la possibilité d’un mandat européen confié à la France pour une opération militaire au Niger, sous le prétexte fallacieux de “libérer” l’ancien président Mohamed Bazoum avant le 2 avril – date symbolique marquant la fin théorique de son mandat s’il était resté au pouvoir -, une analyse lucide des rapports de force impose une conclusion sans appel : une telle entreprise se solderait par un désastre militaire et stratégique.
D’abord, parce que l’article 6 de la Charte du Liptako-Gourma jouerait à plein. Une intervention au Niger déclencherait automatiquement la riposte des forces maliennes et burkinabè. Les opérations conjointes menées depuis deux ans, notamment l’opération tripartite Yereko 2 conduite entre février et mars 2025 dans la zone des trois frontières, ont rodé l’interopérabilité des armées de l’AES. Elles savent désormais combattre ensemble.
Ensuite, parce que l’AES a verrouillé son ciel. Les forces françaises qui tenteraient un pont aérien ou des frappes de soutien découvriraient à leurs dépens que la donne a changé : les batteries antiaériennes couvrent désormais l’ensemble du territoire. Les drones de reconnaissance turcs Bayraktar TB2, dont l’efficacité a été démontrée sur d’autres théâtres, traquent en continu les mouvements dans les zones frontalières.
Sur le plan diplomatique, une telle intervention placerait l’Europe dans une situation intenable. Le sommet de l’AES à Niamey a acté l’approfondissement des partenariats avec la Russie : un mémorandum signé en août 2025 a formalisé l’assistance militaire russe, incluant transferts d’armements, formations et soutien logistique. La présence russe au Sahel est désormais estimée à de centaines d’hommes au Mali, avec des déploiements complémentaires au Burkina Faso et au Niger, principalement pour des missions de formation et de protection des sites sensibles. Une intervention occidentale déclencherait mécaniquement une escalade impliquant des puissances dotées de l’arme nucléaire, mais cette fois du côté des États sahéliens.
Au-delà des rapports de force militaires, le verrouillage des ressources stratégiques a considérablement réduit les leviers de pression. L’uranium nigérien, qui alimentait les centrales françaises, est désormais sous contrôle exclusif de Niamey. Les anciens contrats, que l’ancienne puissance coloniale considérait comme des acquis perpétuels, ont été dénoncés. Cette reprise en main des richesses nationales s’inscrit dans une dynamique plus large de souveraineté économique, qui inclut également l’annonce de l’abandon programmé du franc CFA et la perspective d’une monnaie commune aux États de l’AES.
Les contradictions du discours européen
Pendant que certains députés européens s’évertuent à voter des résolutions sur le Niger, les États-Unis, eux, ont déjà compris la nouvelle donne et adapté leur stratégie. Washington a récemment exprimé sa volonté de renouer le dialogue avec l’AES, parlant désormais de “respect de la souveraineté” et de “dialogue constructif”. Une délégation du département d’État s’est même rendue à Bamako pour proposer une “nouvelle orientation” des relations, reconnaissant implicitement les “erreurs politiques” du passé.
Cette realpolitik américaine contraste avec l’aveuglement européen. Les États-Unis ont compris que maintenir une posture hostile aux juntes sahéliennes reviendrait à les pousser définitivement dans le giron russe et chinois, et à perdre tout accès à une région aux ressources stratégiques. L’Europe, engluée dans ses réflexes post-coloniaux et sa relation fusionnelle avec la France, semble incapable de cette lucidité.
Pourtant, les leçons de l’histoire récente sont là. Les forces françaises ont dû plier bagage du Mali en 2022, puis du Burkina Faso en 2023, et enfin du Niger en 2024, chassées par des populations descendues dans la rue et des gouvernements déterminés à en finir avec la Françafrique. L’idée qu’un retour militaire, même sous mandat européen, pourrait inverser cette dynamique relève d’une dangereuse illusion.
Une dynamique irréversible
L’Alliance des États du Sahel constitue désormais un acteur géopolitique et militaire à part entière en Afrique de l’Ouest. Elle représente un ensemble de 73 millions d’habitants et 2,8 millions de kilomètres carrés, soit la moitié de la superficie de la CEDEAO. Les trois États ont engagé une refondation politique et militaire profonde, avec l’ambition affichée de construire “une communauté loin de l’emprise des puissances étrangères”.
Cette dynamique ne se limite pas à une transition politique ponctuelle. Elle correspond à une transformation durable des équilibres stratégiques, dont les contours se précisent : force militaire conjointe, harmonisation des politiques étrangères, projet monétaire commun, et même perspective d’un passeport unifié de l’AES.
Les partenaires internationaux qui souhaitent maintenir un dialogue constructif avec les États du Sahel devront accepter cette nouvelle donne. La France et l’Europe ont le choix : continuer à rêver d’un retour à l’ordre ancien, ou reconnaître que le Sahel a irrévocablement changé. Mais attention : l’histoire ne fait pas de cadeaux à ceux qui refusent de lire le présent.
Comme le résumait récemment un diplomate ouest-africain sous couvert d’anonymat : « L’Europe continue de parler du Niger comme si rien ne s’était passé depuis 2023. Pendant ce temps, l’AES a construit une armée, sécurisé ses ressources, et diversifié ses alliances. Le train est parti. Soit ils sautent dedans, soit ils restent sur le quai à agiter des résolutions. »
Par Ousmane Jazy


