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Talon a t il sauvé le Bénin ou simplement son fauteuil

Talon a t il sauvé le Bénin ou simplement son fauteuil

Le 7 décembre 2025, alors que des soldats mutinés tentaient de renverser le pouvoir à Cotonou, le président Patrice Talon a pris une décision qui restera comme l’un des actes les plus controversés de l’histoire récente du Bénin. Plutôt que de faire confiance à ses propres forces, il a sollicité l’intervention armée de l’extérieur. Des jets nigérians ont bombardé des positions sur le territoire béninois, appuyés par le renseignement, la surveillance et la coordination technique de la France. Ce jour là, le ciel du Bénin n’était plus souverain. Le drapeau flottait encore, mais le pouvoir décisionnel avait changé de mains.

Les autorités ont ensuite revendiqué avoir « sauvé la démocratie ». Mais la question que tout citoyen raisonnable se pose est simple : a-t-on sauvé la République ou a-t-on sauvé un régime déjà vacillant ? Car un État solide résout ses crises par ses institutions, pas par la délégation de sa sécurité à des armées étrangères. On ne peut parler de souveraineté nationale lorsque la continuité du pouvoir dépend de tirs venus d’ailleurs.

Depuis plusieurs années, l’opposition est tenue à distance, les lois électorales ont été modifiées pour verrouiller l’accès au pouvoir et filtrer qui peut être candidat. Les réformes institutionnelles adoptées sous Talon semblent écrites pour consolider son camp et affaiblir toute alternance imprévisible. Beaucoup y voient une architecture politique façonnée autour d’un seul centre de gravité. Appelons les choses par leur nom : des lois pensées pour arranger le pouvoir et non pour équilibrer la République. À mesure que les textes changent, qu’un parti présidentiel prend de l’ampleur, qu’il absorbe ou étouffe les autres, l’avenir ressemble moins à un pluralisme et davantage à l’ombre d’un parti unique moderne. Dans ce décor, la succession est presque dessinée. Le dauphin qui sera choisi par le chef semble destiné à glisser jusqu’au sommet sans réel obstacle. Les élections à venir sont présentées comme une formalité. La démocratie ne choisit plus, elle valide.

Avec cette tentative de coup manquée, une question plane, lourde, presque taboue : y aura-t-il réellement une élection libre et ouverte après ce choc national ? Ou le prétexte sécuritaire servira-t-il à prolonger le statu quo, à gagner du temps, à retarder un scrutin que l’on ne veut pas risquer de perdre ? Dans l’histoire politique, les crises sécuritaires servent souvent de passerelle pour réécrire les règles et repousser l’alternance. Le Bénin entre-t-il sur ce chemin ?

Sur le plan sécuritaire, le Nord devient nerveux. Dans la zone du parc W et ses périphéries, des rapports évoquent la présence de groupes armés, se déplaçant d’un pays à l’autre, utilisant la brousse et les failles frontalières comme refuge. Cette zone placée sous collaboration militaire franco-béninoise n’a pas pour autant été assainie, et le terrorisme y trouve une persistance inquiétante. Lorsque malgré l’appui étranger les foyers armés se consolident, il faut s’interroger. Un pays maître de sa sécurité ne tolérerait pas un sanctuaire instable sur son propre territoire.

En invitant des forces extérieures à intervenir sur son sol, Patrice Talon n’a pas seulement ouvert une brèche diplomatique, il a touché un nerf profond : la confiance entre un président et son armée. Car lorsqu’un chef d’État appelle un pays étranger pour tirer à la place de ses propres soldats, que ressentent ceux qui lui sont restés loyaux jusqu’au bout ? Beaucoup d’officiers y verront un désaveu, une humiliation contenue. On ne risque pas sa vie pour un État qui, au moment critique, choisit des avions étrangers plutôt que la fidélité de ses propres hommes. À partir de cet instant, un fossé invisible s’est creusé. Le pouvoir devra désormais composer avec une armée qui sait qu’elle a été contournée. Et Talon devra se souvenir qu’en échange de ce secours, il est désormais redevable, notamment à la France qui a joué un rôle clé dans l’opération. Une redevabilité qui ne se paie jamais en silence. Dans la diplomatie, l’aide se convertit tôt ou tard en influence.

Ainsi, le 7 décembre n’apparaît plus seulement comme une date. Il devient un symbole. Le symbole d’un pouvoir qui cherche d’abord à se protéger lui-même. Le symbole d’un pays qui avance sans respiration. Le symbole d’un État qui combat un putsch, mais ignore les raisons profondes qui l’ont rendu possible : absence de dialogue, gouvernance perçue comme confisquée, concentration du pouvoir, lois remodelées pour servir un camp, opposition réduite à un décor institutionnel, avenir électoral déjà programmé.

Le putsch a échoué, mais la démocratie n’a pas triomphé. Elle a été préservée sous assistance extérieure. Le palais s’est maintenu, mais la confiance nationale s’est fissurée. Un pays ne se tient pas par les avions mais par le peuple. Et tant que ce peuple ne se sentira pas écouté, respecté, inclus, il parlera par les crises plutôt que par les urnes. La stabilité imposée n’est pas la paix. La paix ne vient pas des bombardements. Elle ne vient ni de Paris ni d’Abuja. Elle vient de la justice, de la liberté, de l’alternance réelle. Aucune intervention étrangère n’offre cela. La souveraineté ne se proclame pas devant des caméras. Elle se vit, elle se prouve, elle se protège par la confiance.

Le Bénin n’a pas besoin de tuteurs. Il a besoin d’un avenir qu’il choisit lui-même. Le 7 décembre 2025, avons-nous sauvé le pays ou prolongé un règne ? La réponse n’appartient plus aux avions. Elle appartient au peuple.

Ousmane Jazy Ingénieur et Analyste nigérien