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Humanitaire et souveraineté

Humanitaire et souveraineté

Le 26 juillet 2023, la prise de pouvoir par le Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie a ouvert une séquence politique inédite au Niger, marquée par une redéfinition des rapports avec les partenaires extérieurs. Cette rupture institutionnelle n’a pas seulement modifié l’équilibre diplomatique du pays, elle a aussi reconfiguré en profondeur le cadre de coopération financière et humanitaire. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs bailleurs ont suspendu ou réorienté leurs appuis budgétaires et sectoriels. L’Union européenne a annoncé le 28 juillet 2023 la suspension de son appui direct au budget de l’État, alors que le portefeuille de coopération 2021-2024 représentait plus de 500 millions d’euros (Commission européenne, communiqué du 28 juillet 2023). Les États-Unis ont également procédé à une réévaluation de certains programmes de coopération après la qualification juridique des événements par le Département d’État en octobre 2023 (U.S. Department of State, 10 octobre 2023).

Cette réaction rapide des partenaires internationaux a mis en évidence la forte interdépendance entre stabilité politique interne et flux financiers extérieurs. Le Niger figurait déjà parmi les pays les plus dépendants de l’aide publique au développement. Selon les données du Comité d’aide au développement de l’OCDE, les flux d’aide publique au développement vers le Niger ont dépassé 1,8 milliard de dollars en 2022, représentant une part substantielle des ressources publiques nationales (OCDE, profils pays CAD 2023). La Banque mondiale estime que l’aide extérieure représentait certaines années plus de 35 % des dépenses publiques totales (Banque mondiale, World Development Indicators). Dès lors, toute suspension ou réorientation de ces flux produit des effets immédiats sur les politiques sociales, dans un contexte où plus de 4,3 millions de Nigériens étaient en situation d’insécurité alimentaire en 2023 selon le Cadre Harmonisé validé par le CILSS (CILSS, Cadre Harmonisé 2023).

C’est précisément dans ce contexte de vulnérabilité structurelle que s’inscrit la réorganisation du cadre d’intervention des organisations non gouvernementales. Le rôle du Général de Division Mohamed Toumba, Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur, de la Sécurité Publique et de l’Administration du Territoire, a été central dans cette phase d’ajustement institutionnel. L’autorité de tutelle des associations et ONG internationales relève du ministère de l’Intérieur conformément à l’Ordonnance n° 84-06 du 1er mars 1984 relative aux associations, modifiée par des textes subséquents publiés au Journal Officiel de la République du Niger. Le travail de vérification administrative et financière des conventions d’établissement engagé à cette période visait à garantir la conformité des interventions aux priorités nationales, aux exigences de sécurité et aux règles de transparence budgétaire. Cette action s’inscrit dans la continuité des prérogatives régaliennes de l’État en matière de contrôle des acteurs intervenant sur son territoire, et répond à la nécessité de sécuriser un secteur dont l’importance financière est considérable.

La suspension temporaire de certains programmes par des ONG internationales après juillet 2023 a eu des conséquences directes sur des secteurs sensibles comme la nutrition, la santé communautaire et la sécurité alimentaire. Ce constat prolonge logiquement l’analyse précédente : lorsque la structure budgétaire d’un pays dépend fortement de financements extérieurs, la continuité des services essentiels devient vulnérable à des décisions politiques prises hors du territoire national. La question de la souveraineté ne se limite donc pas au champ institutionnel, elle touche directement à la capacité d’assurer la permanence des services sociaux de base.

Ce lien entre dépendance financière et fragilité structurelle ne concerne pas uniquement le Niger. Sur les deux dernières décennies, l’Afrique subsaharienne a reçu des volumes considérables d’aide publique au développement. Selon l’OCDE, l’aide totale vers l’Afrique subsaharienne a dépassé 50 milliards de dollars par an ces dernières années (OCDE, Development Co-operation Report 2023). Pourtant, la région concentre aujourd’hui la majorité des personnes vivant sous le seuil international d’extrême pauvreté fixé à 2,15 dollars par jour (Banque mondiale, Poverty and Shared Prosperity 2022). Cette situation ne permet pas d’établir une relation automatique entre aide et instabilité, mais elle oblige à examiner les effets systémiques d’un modèle de financement fortement externalisé.

Dans le Sahel central, plus de deux cents organisations internationales étaient actives en 2023 selon les bases de données du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA, Financial Tracking Service 2023). Les principaux bailleurs demeurent des agences gouvernementales telles que USAID, Agence française de développement et GIZ. Les statistiques du Comité d’aide au développement montrent qu’environ 70 % des financements humanitaires mondiaux proviennent de gouvernements membres du CAD (OCDE, Global Humanitarian Assistance data). Cette concentration des sources de financement crée un enchevêtrement étroit entre action humanitaire et orientations stratégiques des États bailleurs. Ainsi, l’humanitaire ne s’inscrit jamais totalement en dehors des équilibres diplomatiques et sécuritaires.

Au Niger, les enjeux liés à l’uranium, historiquement exploité par des filiales d’Orano, mettent en évidence la dimension stratégique de certains partenariats économiques. Le Niger a figuré pendant plusieurs décennies parmi les principaux fournisseurs d’uranium naturel de la France pour son parc nucléaire civil (World Nuclear Association, Uranium in Niger, 2022). Cette donnée éclaire la manière dont coopération économique, sécurité énergétique et assistance au développement peuvent coexister dans un même espace géopolitique, renforçant la nécessité pour l’État de disposer d’outils de régulation solides.

Les vulnérabilités identifiées par certains audits confirment cette exigence. Les rapports de l’Inspecteur général de l’USAID en 2019 ont relevé des faiblesses dans les mécanismes de contrôle de projets opérant dans des zones affectées par des groupes armés au Sahel (USAID Office of Inspector General, Audit Report 2019). Le Groupe d’action financière a également souligné les risques de détournement de fonds humanitaires dans des contextes fragiles (GAFI, Risk of Terrorist Abuse in Non-Profit Organisations, 2014 actualisé). Ces constats prolongent l’analyse engagée plus haut : plus les volumes financiers sont importants et plus l’environnement est instable, plus l’exigence de traçabilité et de supervision institutionnelle devient indispensable.

Les exemples régionaux renforcent cette lecture. Au Mali, après 2012, la montée en puissance des dispositifs humanitaires s’est accompagnée d’une présence internationale accrue dans les domaines sécuritaire et politique. Malgré des financements conséquents mobilisés sur plusieurs années, la dégradation sécuritaire s’est poursuivie, conduisant les autorités maliennes à redéfinir leurs partenariats extérieurs (Rapports du Secrétaire général des Nations unies sur le Mali, 2013-2022). Au Burkina Faso, le cadre juridique relatif aux associations, notamment la loi n° 064-2015/CNT, permet aux autorités de retirer ou de suspendre des autorisations en cas de non-conformité aux obligations déclaratives ou d’atteinte à l’ordre public. En République démocratique du Congo, pays riche en cobalt et en coltan, l’aide humanitaire internationale figure parmi les plus importantes du continent depuis plusieurs décennies, tandis que des violences persistent dans certaines provinces orientales (OCHA RDC, Aperçu des besoins humanitaires 2023 ; USGS, Mineral Commodity Summaries 2023). Ces situations régionales prolongent le questionnement nigérien et démontrent que la problématique dépasse largement un cadre national isolé.

Ainsi, la réflexion engagée au Niger depuis 2023 ne vise pas à rejeter l’action humanitaire, mais à en consolider l’encadrement institutionnel. Des milliers de familles bénéficient de programmes de vaccination, de nutrition, d’accès à l’eau potable et de soutien alimentaire grâce à l’engagement d’acteurs internationaux et nationaux. Toutefois, la souveraineté implique la capacité d’encadrer, de contrôler et d’orienter ces interventions conformément au droit national et aux priorités stratégiques définies par l’État.

Un partenariat équilibré suppose la publication régulière des montants reçus et dépensés, la clarification des chaînes de financement, le renforcement du contrôle institutionnel par les organes nationaux compétents et l’alignement des projets sur les priorités définies dans les documents stratégiques nationaux. Il suppose également l’émergence d’organisations nationales solides capables de capter directement des financements internationaux avec un niveau élevé de responsabilité et de transparence.

Le Niger affirme aujourd’hui une ligne cohérente fondée sur une coopération ouverte mais encadrée, une solidarité internationale respectueuse des institutions nationales et une exigence de clarté financière. L’enjeu n’est pas de rompre avec l’aide, mais d’en maîtriser les conditions afin qu’elle serve d’abord les populations et s’inscrive dans une trajectoire de souveraineté assumée.

Par Ousmane Jazy