La signature, le 24 mars 2026 à Accra, du Partenariat de sécurité et de défense entre le Ghana et l’Union européenne n’est pas perçue partout comme un simple cadre technique de coopération. Dans une lecture géopolitique ouest-africaine, cet accord apparaît comme le choix d’un arrimage sécuritaire avec l’Europe, là où les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont, depuis 2023, construit un discours et une pratique reposant sur une autre idée de la souveraineté. Le texte officiel européen précise que ce partenariat vise à approfondir le dialogue sur la paix, la sécurité et la défense, avec un appui concret en équipements militaires financés notamment par la Facilité européenne pour la paix (Service européen pour l’action extérieure, communiqué du 24 mars 2026).
C’est précisément là que naît le débat. Pour Accra, l’accord peut être présenté comme un moyen de renforcer l’État ghanéen face à la poussée de l’insécurité venue du Sahel. Mais, vu depuis Bamako, Ouagadougou ou Niamey, il renvoie à une formule déjà connue : coopération sécuritaire avec des puissances occidentales, assistance militaire, fourniture d’équipements, accompagnement stratégique, promesse de stabilisation régionale. Or, c’est sur ce point que la mémoire politique de l’AES pèse lourd. Dans ces trois pays, une partie importante de l’opinion et des autorités estime que ce type d’architecture a déjà été expérimenté pendant des années sans produire la victoire annoncée contre le terrorisme.
Le cas du Mali reste, à cet égard, le plus structurant dans l’argumentaire sahélien. Après l’effondrement sécuritaire de 2012, la France est intervenue d’abord avec l’opération Serval en janvier 2013, puis avec Barkhane à partir du 1er août 2014. Cette opération mobilisait jusqu’à 5 100 soldats français déployés dans plusieurs pays sahéliens. En parallèle, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a été déployée à partir de 2013 avec un mandat autorisant plus de 15 000 personnels civils et militaires. Plusieurs partenaires européens ont également contribué à l’effort sécuritaire, notamment à travers les missions EUTM Mali et EUCAP Sahel, destinées à former et accompagner les forces locales (Nations unies, Conseil de sécurité ; ministère français des Armées).
Pourtant, dix ans après le lancement de cette séquence internationale, la situation sécuritaire n’a pas connu l’amélioration durable espérée. Le Global Terrorism Index 2026 classe encore le Sahel comme la région la plus touchée par le terrorisme au monde, concentrant une part importante des attaques et des victimes enregistrées à l’échelle globale (Institute for Economics and Peace, 2026). Dans cette perspective, pour de nombreux analystes sahéliens, l’expérience malienne alimente une conclusion politique forte : une présence militaire internationale massive ne garantit ni la pacification durable du territoire ni l’éradication des groupes armés.
Le Niger constitue le second exemple souvent cité dans ce débat. Jusqu’au 26 juillet 2023, date du changement de pouvoir à Niamey, le pays était présenté comme l’un des principaux partenaires occidentaux dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Le territoire nigérien accueillait environ 1 500 soldats français et près de 1 100 militaires américains, notamment autour de la base aérienne d’Agadez, construite pour les opérations de surveillance et de lutte contre les groupes armés. Malgré cette présence militaire internationale importante, les attaques terroristes continuaient de frapper plusieurs régions du pays et de l’espace sahélien. Selon des données relayées par l’Associated Press et Reuters, la région sahélienne enregistrait encore en 2023 plusieurs milliers de victimes liées aux violences extrémistes.
Pour Ousmane Diarra, analyste politique à Bamako interrogé sur le sujet, « ces exemples maliens et nigériens ne sont pas de simples précédents : ils sont devenus une matrice interprétative. Quand on signe aujourd’hui un accord de ce type avec une puissance extérieure, on ne peut pas faire comme si vingt ans de présence militaire n’avaient pas eu lieu ». Dans l’imaginaire géopolitique des pays de l’AES, ces expériences constituent en effet une référence déterminante. Le raisonnement qui en découle est simple : si la présence militaire française, américaine, européenne et onusienne n’a pas permis d’éliminer durablement la menace terroriste au Mali ni de stabiliser pleinement le Niger avant 2023, rien ne garantit que la reproduction de ce modèle produira ailleurs des résultats différents.
C’est dans ce cadre que la perception de l’accord Ghana-Union européenne se distingue selon les espaces politiques de la région. Pour le Ghana et certains pays du golfe de Guinée, il s’agit d’un outil de renforcement des capacités nationales face à la pression sécuritaire venant du Sahel. Pour les États de l’AES, l’expérience passée invite à une lecture plus prudente, sinon plus suspicieuse.
Il faut toutefois noter que, depuis 2023, les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger affirment avoir engagé une stratégie sécuritaire reposant davantage sur la souveraineté nationale et la coordination entre États sahéliens. Aujourd’hui, les trois pays de l’AES contrôlent intégralement leur espace aérien grâce aux équipements de dernière génération acquis dans le cadre de leurs nouveaux partenariats stratégiques. Par ailleurs, leurs armées nationales ont connu une montée en puissance significative, tant en termes d’effectifs que de capacités opérationnelles. Selon leurs déclarations officielles et plusieurs observations de terrain, la situation sécuritaire serait désormais davantage maîtrisée dans plusieurs zones qu’elle ne l’était durant la période antérieure à 2023, marquée par la forte présence militaire internationale et l’expansion progressive des groupes armés. Les autorités de l’Alliance font état de milliers et de milliers de terroristes neutralisés sur l’ensemble de l’espace AES depuis le début de cette nouvelle dynamique.
La divergence est donc avant tout doctrinale. Le Ghana semble privilégier une souveraineté appuyée par un partenariat sécuritaire avec l’Union européenne, fondée sur l’idée que la coopération internationale permet de renforcer rapidement les capacités nationales. L’AES, de son côté, défend une souveraineté plus autonome, qui repose sur la remise en question des anciens dispositifs sécuritaires et sur une approche régionale centrée sur les États sahéliens eux-mêmes.
C’est cette différence de conception qui place l’accord Ghana – UE à l’opposé de la vision politique actuellement portée par Bamako, Ouagadougou et Niamey. Dans ce débat, la question centrale reste ouverte : la stabilisation de l’Afrique de l’Ouest passera-t-elle par le renforcement des partenariats sécuritaires avec les puissances extérieures, ou par une recomposition des stratégies militaires fondée sur une autonomie régionale plus affirmée ?
C’est autour de cette interrogation que se structure aujourd’hui une partie importante du débat géopolitique ouest-africain.
Par Ousmane Jazy


