Le 2 avril 2026, Human Rights Watch a publié un rapport de 316 pages sur le Burkina Faso, affirmant avoir documenté 57 incidents ayant causé 1 837 morts civiles entre janvier 2023 et août 2025, dont 1 255 attribuées aux forces burkinabè et aux VDP, soit plus de 68 % du total recensé.
À première vue, l’ampleur du document impressionne. Le volume, la précision apparente des chiffres et l’accumulation des témoignages donnent l’image d’une enquête irréprochable. Pourtant, dans un conflit aussi fragmenté et mouvant que celui du Burkina Faso, la quantité ne garantit ni l’équilibre du raisonnement ni la neutralité de la conclusion. Ce qui interpelle ici, au-delà de la masse documentaire, c’est la construction d’un récit qui semble déjà orienté vers une cible politique précise. La lecture qui s’impose est celle d’un texte qui dépasse la seule défense des victimes pour s’inscrire dans une mise en cause plus large de la trajectoire sécuritaire et souverainiste portée aujourd’hui par Ouagadougou et, au-delà, par la Confédération de l’AES.
Dès les premières pages, Human Rights Watch mobilise des qualifications d’une extrême gravité, parlant de “crimes contre l’humanité” et évoquant même un “nettoyage ethnique” visant certaines communautés peules.
Comme l’a souligné Nathalie Yamb dans sa vidéo diffusée dans les jours ayant suivi la publication du rapport, le problème commence dès l’architecture même du document : la qualification la plus lourde est posée avant que le débat contradictoire ne puisse s’ouvrir sereinement. Cette remarque conforte l’impression d’un cadrage accusatoire préconstruit. Dans le débat international, ces termes produisent immédiatement un effet diplomatique qui place le Burkina Faso dans une posture d’accusé. Le rapport mentionne certes les atrocités du GSIM et de l’État islamique, mais son ossature ramène constamment la responsabilité principale vers l’État, la hiérarchie militaire et la transition politique. À ce stade, le document apparaît moins comme un simple rapport de droits humains que comme une pièce de pression dans la bataille de la légitimité internationale.
La démonstration la plus concrète que cette logique d’influence extérieure est vouée à l’échec se lit dans les résultats politiques observables sur le terrain sahélien. Malgré la multiplication, depuis plusieurs années, de rapports critiques, de sanctions diplomatiques, de suspensions de coopération et de pressions narratives venues de sphères occidentales, le mouvement inverse s’est produit : le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont non seulement quitté la CEDEAO, mais ont consolidé leur propre cadre stratégique à travers l’AES, formalisée en Confédération le 6 juillet 2024 à Niamey.
Cette dynamique s’est accompagnée d’une coopération militaire renforcée, d’une mutualisation du renseignement et d’une montée en puissance de dispositifs sécuritaires endogènes. Autrement dit, plus les récits extérieurs cherchent à délégitimer les trajectoires sahéliennes, plus celles-ci se structurent politiquement autour du référentiel de souveraineté. C’est là une preuve tangible que les anciens leviers d’influence, longtemps efficaces dans l’espace postcolonial francophone, perdent aujourd’hui de leur capacité de modelage.
Cette tendance se vérifie aussi dans la rupture avec l’ancien dispositif sécuritaire occidental. Entre 2013 et 2022, la présence militaire française au Sahel, d’abord avec Serval puis Barkhane, n’a pas empêché l’expansion du terrorisme du nord du Mali vers le Burkina Faso et le Niger. Dans le même temps, les transitions sahéliennes ont construit leur légitimité interne précisément sur la dénonciation de cet échec opérationnel. Aujourd’hui, malgré les rapports internationaux, les condamnations et les narratifs critiques relayés par divers acteurs occidentaux, la base sociale de la souveraineté demeure politiquement forte dans ces pays. Cette réalité montre que la pression informationnelle exercée sur les anciennes colonies se heurte désormais à une mémoire historique, une fatigue géopolitique et une nouvelle grammaire politique de l’autonomie régionale.
Au fond, le véritable enseignement dépasse largement la seule contestation du rapport HRW. Il révèle surtout que les instruments classiques de cadrage international, longtemps efficaces dans l’espace postcolonial francophone, ne produisent plus les effets politiques attendus au Sahel. Là où certains espéraient une délégitimation progressive des pouvoirs en place, on observe au contraire un resserrement des opinions publiques autour du référentiel de souveraineté, de sécurité endogène et de rupture avec les anciennes dépendances. La sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, suivie de la formalisation de la Confédération de l’AES, en constitue la preuve institutionnelle la plus concrète.
C’est précisément dans ce décalage entre l’intention normative et le résultat politique que se lit l’échec de cette approche. Plus les rapports extérieurs cherchent à assigner les anciennes colonies à une lecture imposée de leur trajectoire, plus ces sociétés réorganisent leurs références politiques autour de la maîtrise de leur destin. La multiplication des mises en accusation symboliques n’a pas freiné la recomposition sahélienne ; elle a plutôt contribué à accélérer la cristallisation d’une conscience géopolitique de rupture.
La réalité qui s’impose aujourd’hui est donc plus profonde : ce n’est pas seulement un rapport qui est contesté, c’est tout un logiciel postcolonial d’interprétation du Sahel qui montre ses limites historiques. Ce logiciel, fondé sur la capacité de centres extérieurs à définir la légitimité des trajectoires africaines, se heurte désormais à une nouvelle grammaire régionale où la souveraineté, la sécurité mutualisée et l’autonomie stratégique sont devenues des marqueurs politiques centraux.
La véritable faillite n’est donc pas celle d’un rapport de 316 pages, mais celle d’un imaginaire d’influence hérité de l’ancien ordre postcolonial, désormais incapable d’enrayer la refondation sahélienne en cours.
Par Ousmane Jazy


