Le texte qui circule sur les réseaux sociaux au sujet d’un prétendu détournement massif de carburant n’a rien d’une investigation sérieuse. Il s’apparente plutôt à une entreprise de déstabilisation visant des personnalités occupant des fonctions stratégiques dans l’appareil d’État nigérien. Sous couvert de révéler un scandale, l’auteur tente d’associer au soupçon le Ministre d’État chargé de l’Intérieur, le Directeur général de la SONIDEP et le responsable du renseignement national. Aucune pièce vérifiable n’est pourtant produite : ni rapport d’audit, ni inventaire contradictoire, ni décision judiciaire. Le procédé repose uniquement sur des insinuations, des “sources internes” indéterminées et des chiffres spectaculaires destinés à frapper l’opinion.
La narration repose d’ailleurs sur un chiffre présenté comme central : 12 millions de litres de carburant prétendument détournés. Or l’examen de ce volume permet immédiatement de mesurer l’invraisemblance de l’accusation. Douze millions de litres correspondent à environ 400 camions-citernes de 30 000 litres, soit un volume représentant près du quart de la capacité nationale de stockage stratégique, estimée à plus de 50 millions de litres dans les dépôts gérés par la SONIDEP (SONIDEP, présentation institutionnelle ; Autorité de Régulation du Secteur de l’Énergie – ARSE). Une telle quantité correspond également à près de deux mois de consommation d’une région comme Tahoua, dont les besoins mensuels sont évalués autour de 6 millions de litres de produits pétroliers selon les données logistiques du secteur aval (Le Sahel, activités de la SONIDEP à Tahoua). Un mouvement de carburant d’une telle ampleur ne peut matériellement pas disparaître sans laisser des traces visibles dans les inventaires physiques, les registres de transport, les bons d’enlèvement et les états de cuves des dépôts pétroliers.
La construction du récit vise clairement à délégitimer des responsables publics. Le Ministre d’État de l’Intérieur est présenté comme agissant en marge des institutions, tandis que l’évocation d’un lien familial avec le Directeur général de la SONIDEP sert à suggérer l’existence d’un système de connivence. Transformer un lien familial en preuve de corruption relève d’un procédé rhétorique classique de diffamation. Le Directeur général de la SONIDEP est lui-même exposé à travers des références à des événements privés qui n’ont aucun rapport avec la gestion de l’entreprise publique. Quant au responsable du renseignement, il est décrit comme ayant “basculé” dans un circuit frauduleux, formule lourde de sens qui insinue une trahison morale sans la moindre démonstration factuelle.
Cette narration ignore volontairement la réalité institutionnelle du secteur pétrolier nigérien. La SONIDEP est l’opérateur public chargé de l’achat, du stockage et de la distribution des produits pétroliers sur l’ensemble du territoire national, avec des dépôts régionaux implantés notamment à Niamey, Dosso, Tahoua, Maradi, Zinder, Agadez et Diffa (SONIDEP, présentation de la société). L’entreprise dispose de laboratoires de contrôle de qualité, de directions spécialisées en logistique, audit et finances, ainsi que d’un système de gestion des stocks destiné à garantir la continuité de l’approvisionnement national (ARSE, cadre de régulation du secteur énergétique). Le secteur aval est également encadré par un dispositif légal définissant les règles d’importation, de stockage et de distribution des produits pétroliers (Loi sur les activités pétrolières aval, République du Niger). À cela s’ajoute le programme national de marquage des carburants, introduit pour identifier l’origine des produits pétroliers et lutter contre les circuits frauduleux dans la chaîne de distribution (Ministère des Finances du Niger, programme de marquage des hydrocarbures).
Le chiffre financier avancé dans le texte révèle également la faiblesse de l’argumentation. L’auteur évoque près de 6 milliards de francs CFA, montant obtenu simplement en multipliant le volume supposé par le prix du litre d’essence. Or ce prix est administré par l’État et fixé à 499 FCFA le litre pour le super depuis juillet 2024, après une décision officielle visant à réduire le coût du carburant pour les consommateurs (Agence Nigérienne de Presse, décision gouvernementale sur les prix des carburants, juillet 2024). Transformer une hypothèse non démontrée en montant financier impressionnant ne constitue en rien une preuve de détournement.
Il convient enfin de rappeler que les personnalités visées jouissent d’une réputation de probité professionnelle et morale reconnue dans l’exercice de leurs responsabilités. Le Ministre d’État de l’Intérieur, le Directeur général de la SONIDEP et les responsables des services de renseignement figurent parmi les acteurs chargés de la sécurité nationale, de la stabilité institutionnelle et de la gestion stratégique des ressources énergétiques du pays. Dans un contexte où la production pétrolière nationale a fortement augmenté, passant d’environ 20 000 barils par jour à plus de 100 000 barils par jour avec la mise en exploitation du pipeline Niger- Bénin, la gestion rigoureuse de la chaîne pétrolière constitue un enjeu majeur pour l’économie nationale (Ministère du Pétrole du Niger ; China National Petroleum Corporation – projet du pipeline Niger-Bénin).
Les actions menées par le Ministère de l’Intérieur dans le renforcement de la sécurité nationale, la lutte contre les groupes armés dans les régions de Tillabéri et Diffa, la réorganisation de l’administration territoriale et l’amélioration de la coordination entre les forces de défense et de sécurité témoignent d’un engagement constant au service de l’État et de la stabilité du pays, pour ne citer que ceux-ci.
L’accumulation de noms, l’usage systématique de sources anonymes et l’absence totale d’éléments vérifiables révèlent la nature réelle de cette opération : il s’agit moins d’informer que de jeter le discrédit sur des responsables publics. Dans un contexte national exigeant lucidité et cohésion, la responsabilité intellectuelle impose de distinguer les faits établis des campagnes de dénigrement. L’honneur de ceux qui servent l’État et la confiance que leur accorde le peuple nigérien ne peuvent être entachés par des insinuations dépourvues de preuves.
Par Ousmane Jazy


