La proposition de résolution du Parlement européen relative au Niger et à la détention de l’ancien président Mohamed Bazoum donne l’impression que certains députés parlent d’un pays qu’ils connaissent très peu. Ce texte, adopté le 12 mars 2026 à Strasbourg par 524 voix pour, 2 contre et 29 abstentions, intervient dans un contexte où la réalité politique et sécuritaire du Sahel a profondément changé. Pourtant, la lecture proposée reste figée dans une vision ancienne de la région, élaborée loin du terrain.
La crise nigérienne est présentée comme si elle se résumait aux seuls événements du 26 juillet 2023, date du renversement du régime en place par les forces armées (Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, communiqué officiel du 26 juillet 2023). Une telle lecture fait l’impasse sur plus d’une décennie de crises sécuritaires. Depuis 2009, les groupes affiliés à Boko Haram sèment la terreur autour du bassin du lac Tchad, provoquant des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés (Nations Unies, OCHA, rapport humanitaire régional Sahel 2023). À l’ouest du Niger, les attaques des groupes liés à l’État islamique au Grand Sahara et au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans frappent les régions de Tillabéri et Tahoua. Selon l’ACLED, 189 incidents sécuritaires ont été enregistrés entre avril et octobre 2020, dont 117 violences directes contre des civils ayant fait 448 victimes.
Dans cette région fragilisée, plusieurs pays ont jugé nécessaire de repenser leurs stratégies de sécurité et leurs partenariats internationaux. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont ainsi constitué l’Alliance des États du Sahel, officialisée par la Charte du Liptako-Gourma signée le 16 septembre 2023 à Bamako. Son article 6 stipule que toute atteinte à la souveraineté d’une partie contractante sera considérée comme une agression contre toutes les autres, engageant un devoir d’assistance incluant l’emploi de la force armée. Cette alliance regroupe plus de 70 millions d’habitants sur près de 2,8 millions de kilomètres carrés (Banque mondiale, données démographiques Sahel 2023).
Malgré ces évolutions majeures, certains députés européens persistent à commenter la situation du Niger avec une approche simplifiée, défendant davantage les intérêts ou les relations personnelles de l’ancien président Mohamed Bazoum que cherchant à comprendre la complexité du moment historique que traverse le Sahel.
Avant de se poser en juges de la gouvernance des autres États, ces parlementaires devraient peut-être regarder certaines crises qui ont secoué leurs propres sociétés. L’affaire Jeffrey Epstein, révélée en 2019, reste l’un des scandales les plus troublants. Arrêté le 6 juillet 2019 pour trafic sexuel de mineures par les autorités fédérales américaines (Department of Justice, communiqué du 8 juillet 2019), Epstein faisait l’objet de plaintes depuis les années 1990. Une première procédure avait abouti à un accord controversé en 2008 en Floride (Cour fédérale, Southern District of New York). Il est mort dans sa cellule le 10 août 2019 à Manhattan (Federal Bureau of Prisons, rapport 2019). L’affaire a suscité une onde de choc mondiale en raison des liens d’Epstein avec des responsables politiques, financiers et médiatiques influents en Europe et aux États-Unis (BBC Investigation, 2020).
Ces épisodes rappellent une réalité simple : aucune région du monde n’est à l’abri de crises graves touchant les institutions et les élites. La posture moralisatrice adoptée par certains responsables européens est donc particulièrement malvenue lorsqu’elle vise des pays africains engagés dans des transitions politiques complexes.
La crédibilité de certaines positions occidentales est également questionnée par l’application sélective du droit international. Le monde observe avec inquiétude l’escalade militaire opposant Israël, les États-Unis et l’Iran. Depuis le lancement de l’opération “Fureur épique” le 28 février 2026, l’armée américaine indique avoir visé environ 6 000 cibles en Iran, dont plus de 90 navires iraniens. Selon les autorités libanaises, 687 personnes ont été tuées par des frappes israéliennes entre le 2 et le 12 mars 2026, et 816 000 personnes déplacées. Le bombardement le 12 mars d’un campus de l’université publique libanaise en lisière de Beyrouth a coûté la vie à deux enseignants. Ces événements alimentent les interrogations diplomatiques et juridiques sur le respect de la souveraineté des États.
Dans ce contexte mondial chargé de contradictions, il est surprenant de voir des députés européens tenter d’intervenir dans une affaire relevant exclusivement de la justice nigérienne. Le dossier concernant l’ancien président Mohamed Bazoum est aujourd’hui entre les mains des institutions judiciaires du Niger. La levée de son immunité présidentielle en juin 2024 et les procédures engagées relèvent du système judiciaire national, comme cela se produirait dans tout État souverain confronté à une situation similaire. Ce n’est ni à des parlementaires étrangers, ni à des amis politiques de l’ancien président, de se substituer à la justice d’un pays indépendant.
Certains députés européens semblent oublier une règle élémentaire du droit international, consacrée par l’article 2§7 de la Charte des Nations Unies : “Aucune disposition de la présente charte n’autorise les Nations Unies à intervenir dans les affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un État”. Comme le rappelle régulièrement l’Assemblée générale de l’ONU, les procédures judiciaires d’un État souverain ne se décident ni dans les couloirs des parlements étrangers ni dans des résolutions politiques rédigées sous pression diplomatique.
Les peuples du Sahel ne refusent pas le dialogue avec l’Europe. Mais ce dialogue doit se faire dans le respect mutuel, non dans l’ingérence. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont engagé un processus politique qu’ils appellent la Refondation, visant à reconstruire des États capables de répondre aux défis sécuritaires et de défendre leur souveraineté. Ces trois pays partagent des caractéristiques communes profondes : continuité territoriale et démographique, histoire marquée par la colonisation, défis sécuritaires identiques face aux groupes terroristes, et rejet convergent de l’ancienne puissance occupante.
Cette refondation politique n’est pas un épisode passager. Elle correspond à une transformation profonde des équilibres stratégiques dans la région. Les peuples concernés ont clairement exprimé leur volonté de reprendre le contrôle de leur sécurité, leurs ressources et leurs orientations diplomatiques.
Face à la résolution adoptée par ce groupe de députés européens très proches de l’ancien président, il serait légitime que les gouvernements du Niger, du Mali et du Burkina Faso expriment officiellement leur protestation. Les représentants de l’Union européenne présents dans ces trois pays pourraient être convoqués par les ministères des Affaires étrangères pour rappeler qu’une résolution parlementaire européenne ne peut servir de prétexte à l’ingérence dans les affaires internes d’États souverains.
La souveraineté d’un pays ne se négocie pas dans des textes votés à Bruxelles. Elle appartient aux peuples qui vivent sur ces territoires et aux institutions qu’ils ont mises en place.
Au Sahel, cette réalité est désormais comprise et assumée. La refondation politique engagée au Niger, au Burkina Faso et au Mali est une dynamique profonde qui ne dépend ni des humeurs du Parlement européen ni des pressions de quelques amis influents de l’ancien président.
Par Ousmane Jazy


